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Par Victor DOS SANTOS  et Najoua TAHRI
La promotion de l’innovation comme moteur clé de la croissance économique n’est pas un concept nouveau. Mais, la France, avec le reste de l’Europe, continue de faire face à des défis importants pour stimuler l’innovation dans son économie et maintenir son avantage concurrentiel.

Dans une étude sur les facteurs décourageant l’innovation dans les entreprises françaises, nous constatons que les obstacles les plus importants sont d’ordre financier ou liés au marché, et non technologiques. Les contraintes financières, le manque de personnel qualifié et la perception de l’inutilité de l’innovation sont quelques-uns des principaux facteurs à l’origine de ce retard en matière d’innovation. De façon surprenante, très peu d’entreprises ont mentionné des obstacles technologiques, et le même constat a été fait dans d’autres parties du monde.

La bonne combinaison de compétences

En y regardant de plus près, nous constatons que bon nombre des obstacles peuvent être attribués à une pénurie de managers possédant les compétences pertinentes. Diverses études sur l’innovation soulignent que la réussite en matière d’innovation implique de combiner de manière efficace des compétences de nature différente, tant techniques que commerciales. Mais les managers présentant les deux types de compétences sont rares, surtout en France. Et l’absence de managers polyvalents peut donner lieu à des approches divergentes entre les responsables techniques soucieux des performances technologiques et les responsables commerciaux focalisés sur les évolutions du marché. Cela peut entraîner une mauvaise communication et un échec de la coopération, et entraver le processus d’innovation.

À cela s’ajoute la culture prédominante de l’innovation fondée sur une stratégie technology push en France, autrement dit, les processus d’innovation sont pilotés par la R&D dans les nouvelles technologies mais sont pénalisés par une mauvaise compréhension du marché. Cela tend non seulement à renforcer les obstacles à l’innovation au niveau du marché mais également à générer des contraintes financières. Au final, des ressources considérables doivent être injectées, prolongeant la phase R&D et favorisant la confusion entre invention, innovation et innovation réussie, comme l’illustre parfaitement l’exemple du Concorde. À ce jour la question de savoir si l’avion de ligne supersonique a été une innovation réussie, fait toujours débat. Pour certains, les avancées technologiques liées à cet appareil sont telles qu’elles éclipsent la vente de seulement 14 appareils à deux clients. En bref, les entreprises sont peu enclines à innover parce que l’innovation, selon leur point de vue, exige des ressources considérables pour couvrir les coûts excessifs de l’invention.

Impact des soutiens publics

En Europe et notamment en France, les institutions publiques sont obsédées par le progrès technologique, laissant peu de place aux compétences commerciales dans le processus d’innovation. Les inventions et les technologies discontinues sont privilégiées, mais s’avèrent souvent en décalage avec la dynamique du marché et très coûteuses. Trop souvent, les programmes de financement public, par exemple dans le secteur aérospatial, poussent les entreprises à réaliser des projets qui ne sont pas toujours économiquement viables. Ainsi, celles-ci ont tendance à orienter leur stratégie en fonction des objectifs technologiques, au détriment des objectifs du marché, déterminants pour anticiper le retour sur investissement.

Facteurs contextuels

L’examen des obstacles ventilés par secteur d’activité révèle que l’industrie aérospatiale fait face aux obstacles les plus importants, suivie de l’industrie manufacturière et des services. On pouvait s’y attendre car les entreprises aérospatiales sont plus susceptibles d’innover, de faire face à des coûts de production élevés et de dépendre fortement de l’investissement public. À l’opposé, les entreprises du secteur des services sont celles qui rencontrent le moins d’obstacles. Le développement de produits innovants est rare dans le secteur des services, caractérisé par la réalisation de produits intangibles, qui sont par ailleurs facilement imitables par les entreprises concurrentes, ce qui pose un sérieux problème pour convaincre les investisseurs de financer de nouvelles entreprises. Les entreprises axées sur les services ont donc tendance à adopter une stratégie orientée demande (market pull) qui met l’accent sur les innovations continues, en améliorant ou modernisant légèrement l’offre de services, moyennant des coûts relativement moins élevés. Il n’est donc pas étonnant que les entreprises de ce secteur soient les moins affectées par les obstacles à l’innovation.

Surmonter les obstacles à l’innovation

Pour commencer, les entreprises devraient tenir compte des études de marché dans leurs processus d’innovation. C’est plus facile à dire qu’à faire, car les managers techniques doivent parfois s’affranchir de certains réflexes – du type « si vous ne savez pas comment fabriquer un produit, vous ne saurez pas comment le vendre ». Ils doivent reconnaître l’importance d’intégrer la perspective du marché dans le processus d’innovation. Afin de remédier à la pénurie de managers avec des compétences à la fois techniques et commerciales, les entreprises pourraient proposer une formation en cours d’emploi axée sur les compétences déficientes (par ex. en offrant la possibilité aux managers techniques de préparer un diplôme en gestion des affaires). De surcroît, pour s’attaquer aux causes profondes du problème, les établissements d’enseignement supérieur délivrant des diplômes scientifiques devraient intégrer un solide volet de sciences sociales dans leurs programmes. Cela permettrait d’introduire une dimension commerciale dans le processus d’innovation, mais aussi de contribuer à résoudre les problèmes de communication entre les équipes techniques et commerciales et d’ajouter de la légitimité aux analyses marketing.

Toutefois, cela ne doit pas dispenser les managers commerciaux de s’impliquer directement dans le processus d’innovation. Idéalement, les entreprises devraient aller encore plus loin et mettre en place une unité de veille commerciale chargée de fournir des informations sur l’évolution du marché et de travailler côte à côte et de manière complémentaire avec l’équipe de veille technologique . Le poids accordé aux compétences commerciales dans le processus d’innovation varie généralement en fonction des caractéristiques du secteur d’activité.

Un changement fondamental devra également venir des institutions publiques qui doivent réorienter leur financement pour soutenir les innovations réussies plutôt que la réalisation d’inventions, et permettre aux entreprises de se concentrer sur les innovations continues, ce qui est naturel pour la plupart d’entre elles. En accordant la priorité aux processus d’innovation descendants, tels que la commercialisation de l’innovation, les entreprises seront confrontées à moins d’obstacles liés au marché et verront une baisse des coûts d’innovation. À cette fin, les institutions publiques doivent laisser plus de place aux entreprises dans la définition des orientations stratégiques des politiques de soutien public.
L’innovation est un outil puissant qui permet aux entreprises d’assurer leur pérennité à long terme. Sans innovation, il est extrêmement difficile de s’adapter à un environnement en mutation. Le taux d’échec des nouveaux produits est certes élevé, mais il est impossible d’innover sans échec. En résumé, une innovation réussie exige non seulement un changement de l’état d’esprit et de la culture des entreprises en matière d’innovation, mais aussi des changements dans le cadre institutionnel public afin qu’il devienne plus favorable à l’innovation continue. Les entreprises, les organismes gouvernementaux et les établissements d’enseignement supérieur ont tous un rôle à jouer pour surmonter les obstacles à l’innovation et créer un environnement propice à l’innovation.

Cet article est inspiré de l’étude intitulée « Les obstacles à l’innovation en France : analyse et recommandations  », corédigée par Victor Dos Santos Paulino et Najoua Tahri, et publiée dans la revue Management & Avenir, 2014/3, no. 69, p. 70 – 88, consultable ici

Méthodologie
L’étude, réalisée en 2014, est basée sur les résultats de la Quatrième enquête communautaire sur l’innovation (ECI 4) menée en France entre 2002 et 2004 et publiée par Eurostat. Il a été demandé aux 175 533 entreprises qui ont participé à l’enquête en France, si elles avaient rencontré l’un des 11 obstacles à l’innovation étudiés. Pour les besoins de notre étude, nous avons regroupé les obstacles en quatre catégories : obstacles de connaissance, obstacles de marché, obstacles financiers et obstacles externes et nous avons analysé les obstacles en fonction de la nature de l’entreprise et par secteur d’activité (secteur manufacturier, services et industrie aérospatiale, ce dernier représentant un secteur clé en France).

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