Par Stéphanie Lavigne

Contre toute attente, les entreprises européennes qui investissent le plus en Recherche & Développement (R&D) sont aussi celles dont le capital est dominé par les investisseurs institutionnels (notamment les fonds de pension anglo-saxons) quand on s’attendait à y trouver des investisseurs dits stratégiques (l’Etat ou les familles), réputés accompagner la politique de croissance – et donc d’innovation – des entreprises.

Avec l’arrivée des investisseurs institutionnels (dit « zinzins ») dans les années 90, les structures actionnariales ont radicalement changé en Europe. Les fonds de pension et gestionnaires pour le compte de tiers (mutual funds) détiennent aujourd’hui entre 50 et 60 % du capital des groupes côtés en Europe. Devenus des actionnaires de premier plan, ils ont imposé leurs principes de gouvernance et leur logique de création de valeur, avec des exigences de rentabilité du capital de l’ordre de 15 % au profit des ménages dont ils gèrent l’épargne.

Pour atteindre ces objectifs de rentabilité, les entreprises mettent en œuvre des stratégies « financiarisées », raccourcissant leur horizon de gestion pour distribuer annuellement, voire chaque semestre, toujours plus de valeur aux actionnaires. Mais ce temps court est-il compatible avec la croissance de l’entreprise et, en particulier, avec sa politique de R&D ?

Corrélation entre actionnariats et politiques de R&D

Dans cette recherche, nous avons cherché à établir une relation entre la structure actionnariale et les politiques d’innovation des grandes entreprises européennes.

S’agissant des études empiriques réalisées à ce jour, elles portent en quasi-totalité sur le marché nord-américain et ont produit des résultats contradictoires. Deux théories s’affrontent sur l’influence des investisseurs institutionnels : l’une affirme qu’ils ne jurent que par la rentabilité à court terme, n’encourageant pas de politiques d’innovations risquées ; l’autre, en revanche reconnaît le contrôle exercé par ces investisseurs et leur influence positive sur la politique d’innovation, garante à long terme de la rentabilité de l’entreprise.

Notre étude révèle qu’en Europe, plus le capital de l’entreprise est dominé par les investisseurs institutionnels plus il y a de dépenses en R&D quand nous nous attendions à trouver plutôt des investisseurs stratégiques, tels l’Etat ou les familles, connus pour accompagner les entreprises dans une patiente politique de croissance. Tout est finalement lié à l’horizon de gestion des investisseurs institutionnels : plus il est lointain, plus l’entreprise s’engagera dans une politique d’innovation. Cela paraît trivial mais ce résultat n’avait jamais été démontré dans un cadre multinational (échantillon de 324 entreprises européennes) et sur une durée aussi longue (tests entre 2002 et 2009).

Investisseurs « patients » contre investisseurs « impatients »

L’une des conclusions majeures de notre étude met en avant ce caractère nuisible du court-terminisme des actionnaires sur la stratégie d’innovation des entreprises lesquelles ont, au contraire, besoin du soutien d’investisseurs de long terme pour mener leurs politiques de R&D.

Nous avons analysé l’influence de l’horizon de gestion des investisseurs sur la stratégie d’innovation des entreprises européennes en opposant les entreprises au capital dominé par des investisseurs court-termistes ou « impatients » (horizon de gestion inférieur à 18 mois) aux entreprises où les investisseurs de long-terme ou « patients » sont majoritaires au capital. Nos résultats montrent que les investissements en R&D sont plus élevés quand le capital est dominé par les investisseurs patients, et inversement, plus faibles lorsque leur capital est entre les mains d’investisseurs impatients.

Par Stéphanie Lavigne et l’article “Ownership structures and R&D in Europe: the good institutional investors, the bad and ugly impatient shareholder” coécrit avec Olivier Brossard et Mustafa Erdem Sakinç, publié dans Industrial and Corporate Change (Volume 22, Number 4) – Oxford University Press, le 5 juillet 2013.
Applications pratiques
L’étude sur l’actionnariat et les stratégies d’innovation des entreprises européennes démontre qu’il ne faut pas diaboliser les investisseurs institutionnels mais se focaliser sur une question cruciale : le turnover de leurs portefeuilles.
Fort de ce constat, les entreprises doivent apprendre à identifier rapidement l’horizon de gestion d’un nouvel investisseur institutionnel pour développer une relation privilégiée avec lui et tenter de contrer les investisseurs court-termistes.
Méthodologie
Les chercheurs ont étudié empiriquement la relation entre les structures actionnariales des plus grosses sociétés européennes et leurs politiques d’innovation. Ils ont analysé un échantillon composé des 324 sociétés les plus innovantes en Europe (présentes dans le EU Industrial R&D Investment Scoreboard entre 2002 et 2009), et ont croisé leurs dépenses en R&D avec des données financières et actionnariales issues de la base de données Thomson Financial.

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