Par Wadid Lamine

Quelle dynamique sous-tend la formation du réseau du jeune entrepreneur ? Réseau dont dépend le succès de son projet. C’est un processus évolutif qui s’appuie sur ses compétences relationnelles et sur la mobilisation d’objets matériels comme les prototypes, plans d’affaires, présentations, etc. Sa persévérance et l’association des dimensions humaine et matérielle du projet sont essentielles. Pour le démontrer, appuyons-nous sur la théorie de « l’acteur-réseau ».

Le succès des start-ups dépend bien sûr des structures et des mesures d’accompagnement (les incubateurs notamment) d’ailleurs très prisées des entrepreneurs. Mais il relève aussi de la manière dont le porteur de projet interagit avec son environnement dans le temps. En fait, la création d’entreprise innovante suit un processus plus complexe qu’il n’y parait. La théorie de l’acteur-réseau permet de décrire dans toute sa dynamique cette situation complexe et changeante.

Une approche peu exploitée dans le champ de l’entrepreneuriat

Cette théorie de l’acteur-réseau a été élaborée dans les années 1980 par Madeleine Akrich, Michel Callon, Bruno Latour et d’autres sociologues de Mines Paris Tech.). Selon cette approche, la réussite d’une innovation n’est pas seulement liée au génie d’un individu et à la valeur intrinsèque du produit ou du service proposé. Elle est également le résultat des interactions entre une association d’acteurs humains et non humains (comme par exemple les vidéos et les prototypes) et le couple individu/projet. Tout acteur est un réseau à lui tout seul. Si un élément du réseau évolue, c’est tout le réseau qui en subit les effets.

La théorie de l’acteur-réseau permet d’étudier la dynamique du système entrepreneurial en accordant la même importance à ses deux dimensions : la dimension matérielle – le projet – et la dimension sociale – l’individu. Selon cette théorie, toute distinction entre faits de nature (Coquilles Saint-Jacques) et faits de société (Marins pêcheurs dans la Baie de Saint-Brieuc) doit être supprimée. Ajoutons que l’exploration du rôle de l’objet non humain durant les premières phases du processus est à prendre en compte. Les éléments présentés par les porteurs de projet (rapports, prototypes, plans d’affaires…) permettent d’en prouver la faisabilité et de tisser de nouveaux liens ou de les renforcer. C’est d’autant plus vrai pour les créateurs d’entreprises innovantes qui font face à l’incertitude, au manque de ressources et à un processus d’apprentissage où alternent essais et erreurs.

L’importance des compétences sociales

Toutes ces difficultés sont palliées en partie par la constitution d’un réseau qui évolue pour s’adapter à une situation entrepreneuriale changeante. À chaque étape du processus, un certain type d’acteur ou d’objet non humain est mobilisé pour répondre à un besoin particulier : obtenir par exemple de nouvelles ressources (contacts, compétences, opportunités…). Car, comme le souligne Alain Fayolle, professeur en entrepreneuriat, l’entrepreneur est en gestation et le projet seulement au stade de la conception. Il peut devenir une entreprise stable et équilibrée comme il peut s’effondrer à tout moment.

Réussir à construire un réseau nécessite certaines compétences sociales, notamment pour les jeunes qui ont peu d’expérience et ne connaissent ni leur environnement d’affaires ni ses acteurs. Par exemple, pour décrocher un rendez-vous dans une grande entreprise, il faut faire preuve de courage social, puis de force de persuasion pour défendre une idée originale et résister aux oppositions.

Le rôle clé de l’objet non humain

Le projet de nano-satellites NovaNano illustre le rôle de l’objet non humain. Porté par deux étudiants en école d’ingénieur, jeunes, sans réseau, ce projet concernait un domaine très sensible réservé aux grands acteurs du domaine spatial. Ces étudiants souhaitaient accéder aux ressources de ces grandes entreprises (lanceurs de satellites, matériaux, réseaux, autorisations…). Les premières rencontres ont été difficiles. Mais ils ont su convaincre leurs interlocuteurs en se basant sur des études scientifiques pointues et des prototypes qui montraient la faisabilité, la pertinence et la viabilité de leur projet. Couronné de succès, NovaNano a reçu le Prix de l’Innovation 2010 attribué par le ministère français de l’Enseignement supérieur et de la Recherche ainsi que le soutien financier d’OSEO et de la Chambre de Commerce et de l’Industrie de Lyon.

Comme pour d’autres projets de même nature, quatre rôles clés de l’objet non humain ont été mis en évidence :
– La représentation > l’objet matériel reflète les intentions et les compétences de l’entrepreneur.
– La traduction > un prototype ou un plan d’affaires traduit les évolutions de l’intention de départ.
– La structuration > les versions successives de l’objet réduisent l’incertitude et montrent l’accroissement des compétences du porteur de projet.
– L’accélération > l’objet matériel joue un rôle catalyseur sur la formation du réseau de l’entrepreneur.

Une nouvelle voie pour les futurs entrepreneurs

L’exemple du projet NovaNano montre que l’entreprise en création est toujours le résultat provisoire d’actions en cours. Le concept initial a subi une série de transformations, de l’énoncé du projet à sa formalisation sous forme de présentations puis de prototypes, pour revenir à une nouvelle version de l’énoncé, etc. La trajectoire entrepreneuriale se construit à l’aide d’acteurs humains et d’artefacts techniques qui tissent inlassablement des liens entre eux. Cette approche ouvre une nouvelle voie à l’entrepreneur naissant : mieux conduire son projet de création d’entreprise en optimisant la création de son réseau et mieux mobiliser les objets non humains susceptibles de renforcer sa légitimité.

D’après mes publications : « Les réseaux : facteurs clés de succès de l’entrepreneur » publié dans le magazine Tbsearch, n°7, décembre 2014 ; « Quel apport de la théorie de l’acteur-réseau pour appréhender la dynamique de construction du réseau entrepreneurial ? » co-écrit avec Alain Fayolle (EMLYON Business School) et Hela Chebbi (EDC-Paris Business School), publié dans Management International, mai 2014 ; « How do social skills enable nascent entrepreneurs to enact perseverance strategies in the face of challenges ? A comparative case study of success and failure », co-écrit avec Sarfraz Mian (State University of New York) et Alain Fayolle, publié dans International Journal of Entrepreneurial Behaviour & Research, septembre 2014.
Méthodologie
Nous avons adopté une méthodologie qualitative longitudinale pour suivre les dynamiques de construction du réseau entrepreneurial de six projets de création d’entreprises innovantes sur une période de deux ans. Nous avons mobilisé la théorie de l’acteur-réseau pour guider leur recherche et avons accordé une attention particulière au rôle des objets matériels dans le processus de formation et d’élargissement du réseau de l’entrepreneur.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *