Par Ingrid Molderez et Kim Ceulemans 
Les futurs chefs d’entreprise seront-ils en mesure de relever les défis du développement durable ? L’art peut-il contribuer à l’acquisition de compétences en matière de développement durable dans l’enseignement du management ? L’étude que nous avons menée porte sur la capacité de l’art à favoriser la pensée systémique, l’un des aspects clés du développement durable, et à aider les étudiants en commerce à faire preuve de créativité dans leur réflexion sur les divergences de points de vue en matière de développement durable.

Trente ans après la popularisation par la Commission Brundtland du concept du développement durable, il est plus urgent que jamais de se pencher sur la question. Les défis mondiaux, tels que le changement climatique, l’érosion de la biodiversité, la pauvreté et les migrations, sont omniprésents et touchent tout le monde, à tout moment. Il n’existe pas de solution simple ou instantanée, mais l’enseignement joue un rôle majeur dans la sensibilisation en matière de développement durable et dans la façon de répondre aux défis qui en découlent.

Paul Shrivastava, spécialiste influent du management et du développement durable, soutient que l’enseignement en faveur du développement durable ne se limite pas uniquement à une compréhension cognitive. Nous avons besoin de méthodes d’enseignement alternatives, qui intègrent l’engagement physique et émotionnel (Shrivastava, 2010). Toutefois, les approches pédagogiques qui allient réflexion, volonté et actions sont rares dans l’enseignement du management. Les étudiants sont habitués à travailler sur des sujets qui ont un impact immédiat sur les connaissances et les compétences nécessaires dans un contexte commercial. Les méthodes d’enseignement créatives et/ou spirituelles sont presque inexistantes. C’est pourtant sur cette dimension que nous avons axé nos recherches. Nous avons utilisé l’art comme moyen pédagogique d’enrichir la personne dans son ensemble et d’encourager la pensée critique et créative autour du développement durable. Nous avons également analysé les réactions des étudiants en management.

Le concept de développement durable fait ressortir l’importance des liens entre les êtres humains et la nature. Nous devons faire tomber les barrières qui nous séparent de notre environnement afin de pouvoir fonctionner de nouveau dans l’unité. La transition vers le développement durable génère des émotions intenses, elles-mêmes nécessaires à cette transition. L’art déclenche et favorise les émotions, stimule notre esprit critique et remet en question notre confort. Dans le contexte de la pensée systémique et du développement durable, l’art peut nous aider à nous concentrer à nouveau sur les liens et les interdépendances de nos systèmes.

Dans le cadre de notre étude, nous avons confronté des étudiants en management à des œuvres, pendant leur cours de Master en responsabilité sociale des entreprises. Nous ne nous sommes pas spécialement concentrés sur des artistes qui utilisent leur art pour refléter l’impact négatif des êtres humains sur l’environnement. Nous avons plutôt opté pour des peintres qui ne sont pas nécessairement connus pour leur engagement écologique, mais dont les œuvres nous poussent à réfléchir au rôle que jouent les êtres humains dans la société. L’œuvre de René Magritte, Les Jours Gigantesques, a été une source d’inspiration et de réflexion qui leur a permis de s’interroger et de débattre sur ce qui nous sépare et nous rapproche dans un contexte du développement durable.

Nous avons ensuite sondé les étudiants participants pour analyser leur sensibilité à l’art dans le cadre d’un cours de management. Nous avons cherché à savoir si, selon eux, l’art était un moyen pertinent d’étudier trois aspects de la pensée systémique : la relation entre le système et l’environnement, la pensée dans les modèles et les relations, et la compréhension des interactions entre le système et l’environnement. Pour chacun de ces aspects, la majorité des étudiants interrogés s’accorde à dire que l’art est un excellent moyen d’aborder ces sujets. Les étudiants ont remarqué que l’art permet d’exprimer différents points de vue, de faciliter la compréhension d’un sujet depuis une autre perspective et de se rendre compte de l’importance des connexions en matière de développement durable.

Dans cette étude, la majorité des étudiants était réceptive à l’utilisation de l’art car il leur permet d’ouvrir les yeux et les pousse à réfléchir différemment au concept du développement durable. Toutefois, certains étudiants se sont montrés très critiques. Ils ont, en effet, une idée arrêtée de l’art qui, selon eux, serait plus pertinent dans le cadre d’une exposition sur le développement durable que comme moyen abstrait de comprendre et d’aborder le sujet. D’après eux, il serait plus efficace de montrer des images de ce qui se passe réellement dans le monde. Cependant, il faut souligner que l’art ne peut pas être utilisé d’une manière fonctionnelle, car cela va à l’encontre de ses concepts fondamentaux. Nous ne cherchions ainsi pas à trouver une relation causale entre l’utilisation de l’art et l’enseignement efficace du développement durable, mais plutôt à explorer différentes façons d’allier réflexion, actions et volonté dans l’enseignement du management.

Que retenir de ces recherches ?

Alors que l’enseignement du management est connu pour son approche fonctionnaliste, il ne faut pas oublier que les étudiants en commerce peuvent être réceptifs à des méthodes d’enseignement alternatives. L’utilisation de peintures peut être une méthode pertinente pour illustrer des sujets relatifs au développement durable, encourager la pensée critique et adopter une approche holistique en stimulant la créativité. L’art peut permettre aux étudiants de faire preuve d’un esprit critique concernant les concepts liés au développement durable abordés en cours, et leur montrer qu’il existe différentes approches et interprétations de ces sujets complexes.

L’enseignement supérieur a un rôle essentiel à jouer dans la sensibilisation des étudiants au développement durable et dans le développement de leurs compétences en matière de développement durable. L’art et les artistes ont la capacité de faire réfléchir de manière critique, de dépasser les limites et de déclencher les émotions qui permettront de changer d’avis sur un sujet donné (le développement durable, par exemple). L’enseignement supérieur ne devrait pas limiter l’accès à l’art aux étudiants dans le domaine artistique, mais justement faire tomber les barrières entre les différentes disciplines. L’art peut être une source d’inspiration pour toutes les disciplines et mérite une place dans tous les programmes d’études, y compris dans les matières considérées comme y étant moins réceptives, telles que le management, l’ingénierie, le droit, etc.

Les commentaires sont fermés